Morgan Bourc'his : "Je repousse mes limites dans un cadre raisonné" (interview exclu)

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Après un bilan mitigé aux championnats du monde à Chypre, l’apnéiste professionnel français Morgan Bourc’his revient dans une interview pour meltyXtrem sur sa passion pour la discipline.

Les fonds marins comme terrain de jeu. Morgan Bourc’his est un apnéiste professionnel français. Membre de l’équipe de France, il compte deux titres mondiaux, l’un en équipe avec Guillaume Néry et Christian Maldamé aux championnats du monde en 2008, en Egypte, et la victoire en individuel, en 2013, en poids constant sans palme, en Grèce, avec une plongée à -89m, établissant également un record de France. Lors des derniers mondiaux à Chypre, le bilan est décevant avec une neuvième place en poids constant avec palme et une performance non validée en poids constant sans palme. Des performances qui doivent être replacées dans un contexte compliqué avec une organisation défaillante et, en point d’orgue, l’incident arrivé à Guillaume Néry. meltyXtrem a pu interroger Morgan Bourc’his. Il revient sur ce malheureux accident et ses résultats aux derniers championnats du monde. L’apnéiste français parle également de sa passion pour l’apnée, son statut de professionnel, sa préparation et ses projets pour la suite. A voir aussi : Guillaume Néry : "Je pensais au pire sur chaque plongée" (interview exclu).

meltyXtrem : Aux derniers championnats du monde d'apnée à Chypre, en 2015, tu finis à la neuvième place en poids constant avec palme et une performance non validée en poids constant sans palme. Quel bilan tires-tu de cette compétition ?

Morgan Bourc'his : Je termine ces championnats du monde avec des résultats très en dessous de mon potentiel. Je ne valide aucune de mes deux plongées. C’est assez décevant compte tenu de mon niveau de préparation qui était vraiment optimal. Concernant ma neuvième place en poids constant avec palme, j’ai tourné avant. J'ai connu un problème d’équilibre lors de ma descente, au niveau des tympans. J’ai préféré m’arrêter avant pour éviter de me faire mal aux oreilles. Concernant ma performance en poids constant avec palme, j’ai réalisé le protocole qui me permet de valider la descente en 17 secondes et non 15 secondes comme cela est demandé pour valider la plongée. Cependant, ces deux performances sont à remettre dans un contexte global et pas seulement une défaillance le jour-J. Je rentre malgré tout avec un record de France en poids constant sans palmes à -90m, validé pendant la pré-compétition du mondial, qui avait lieu une semaine avant. Sur l’ensemble de l’événement, c’est la profondeur la plus importante dans cette discipline.

Sur le site web spécialisé France Apnée, on a pu lire que les championnats du monde ne se sont pas passés comme prévu. Peux-tu revenir sur les difficultés rencontrées ?

Morgan Bourc'his : Il est vrai que cette compétition ne s’est pas vraiment déroulée dans les meilleures conditions. Nous avons constaté plusieurs anomalies sur la logistique générale et la sécurité en particulier. Quand on est arrivé sur place, on a constaté beaucoup de manquements au niveau de l’organisation. Par exemple, les contre-poids, qui sons censés permettre aux apnéistes de remonter, étaient trop proches de nos câbles de performance. En cas de déclenchement, ils pouvaient percuter les compétiteurs au lieu de les sauver. Aussi, la pré-compétition, qui devait avoir lieu un jour avant le début de la vraie compétition, a été annulée car l’organisation n’était pas totalement prête. Ce qui est dommage puisque cette phase, même si elle ne compte pas, permet de bien nous préparer. Il était prévu aussi de faire plonger trois compétiteurs en même temps sur leur ligne distincte. Il y a un sonar qui détecte les mouvements des athlètes mais qui ne pouvait pas faire la distinction entre les trois. Jusqu’à l’erreur inexcusable sur la performance de Guillaume Néry le dernier jour de la pré-compétition. J’étais moins concentré sur l’aspect sportif et le mental en a pris un coup. Physiquement, je n’avais pas perdu de puissance. Mais on se sent vidé, avec moins de motivation pour prendre part à la compétition.

Quel est ton avis sur ce qui est arrivé à Guillaume Néry ? L’organisation est-elle en tort ?

Morgan Bourc'his : J'étais avec lui le jour où l’accident est arrivé, je le coachais. Je suis censé passer après lui. Il annonce un nouveau record du monde, à -129 m, en poids constant sans palme, sachant qu’il avait validé -126 m deux jours plus tôt avec beaucoup de facilité. Sauf que les organisateurs se trompent de marquage et lui ajoute dix mètres supplémentaires, ce qui est énorme en plongée. Bien évidemment, il n’est pas conscient, durant sa plongée, qu’il y a dix mètres de plus. Il est remonté en syncope, s’est blessé aux poumons, a été très choqué par l’événement. Du coup, j’ai assisté à sa remontée, sa syncope, sa réanimation, sa détresse. Nous nous sommes rendu compte de cette aberration seulement après sa réanimation en lisant son profondimètre. C’était alors la stupéfaction mais aussi la compréhension de son échec. Il n’a pas pu continuer et participer aux championnatx pour toutes ces raisons. L’organisation et la fédération internationale ont fait une faute grave et elles devaient se remettre en question. Les juges se sont tout de même retirés. Une enquête, ouverte par la fédération internationale, est en cours pour comprendre toutes les circonstances de cet incident. Dans tous les cas, Guillaume réfléchissait à l’idée de prendre sa retraite, avant le jour de l’accident. Cela aurait été très certainement ses derniers championnats du monde. Il faut également savoir que Guillaume était très stressé avant sa descente. Il a très peu dormi. On a beaucoup discuté la veille de la descente. La spirale n’était pas très positive.

Tu as été beaucoup exposé lors de ta préparation pour les mondiaux à Chypre. Cela t'a-t-il dérangé ?

Morgan Bourc'his : Dans ma préparation, pas du tout. On a su dire non à certains moments. On a travaillé de manière intelligente pour ne pas que ce soit gênant. Cela fait partie du jeu, en devenant professionnel, que de répondre aux sollicitations médiatiques. Et je le fais avec plaisir. Mais je fais ça de manière réfléchie et je choisis tout ce qui est prévu.

Penses-tu que le fait de repousser les limites sans cesse n’est pas un risque pour ce sport ? De la même façon, lors de la compétition en poids constant sans palme, on a dénombré 12 syncopes (court-circuit du cerveau). N’est-cas pas un problème ?

Morgan Bourc'his : Sur le poids constant sans palme, il est vrai que de nombreux cas de syncopes ont été diagnostiqués. L’apnée n’est pas une discipline anodine. Les fonds marins ont toujours entretenu une image fantasmagorique. C’est un milieu à la fois fascinant et hostile. De mon côté, je repousse mes limites dans un cadre raisonné. Je ne veux pas me mettre en péril, je bannis la syncope. Quand la limite est proche, je n’y vais pas. Je fais ça pour le plaisir. Je suis très prudent et à l’écoute de mes sensations. Si je ne me sens pas prêt, je ne plonge pas. J’ai déjà eu des cas de syncopes en piscine, mais jamais en mer. Certains apnéistes ont une autre vision de la discipline et acceptent la syncope comme quelque chose de normal, qui peut arriver. Ces athlètes considèrent que les mesures de sécurité sont présentes pour tenter une grosse performance et prennent le risque d’avoir une syncope. Je trouve ça un peu dommage pour le sport. Cela représente malgré tout une seule partie de l’apnée et il ne faut pas réduire ce sport à cela. Cela ne devrait pas arriver dans de telles proportions.

Tu pratiques également d’autres activités que la compétition. Tu organises des stages de préparation, réalises des interventions pour des entreprises sur la construction personnelle. D’où te vient l’envie de partager cette expérience avec les autres ?

Morgan Bourc'his : J’ai commencé à proposer mes services pour transmettre un certain savoir-faire que j’ai acquis grâce à l’apnée. Ces missions sont un moyen de gagner de l’argent dans une discipline où le professionnalisme est peu présent. Durant ces stages et ces interventions, je parle de la gestion du stress, le dépassement de soi, la gestion de la sécurité. Je traite également de la résilience, c’est-à-dire la capacité de se remettre en cause, de rebondir de ses échecs. J’aborde aussi le principe de méthodologie et de rationalisation dans la planification de mon entraînement. Je suis autodidacte dans ce sport donc j’ai une grande expérience personnelle. Je peux la transposer facilement dans le monde de l’entreprise.

L’apnée est un milieu assez amateur. Existe-t-il beaucoup d'apnéistes professionnels ? Comment gagnent-t-ils leur vie ?

Morgan Bourc'his : Je suis devenu apnéiste professionnel en janvier 2015, après une dizaine d’années de pratique en amateur et qui m’ont permis de gagner tout de même deux titres mondiaux. Tout s’est accéléré en 2013 lors de mon titre en individuel. Dans le civil, je suis professeur de sport, spécialisé dans l’encadrement d’enfants ayant des troubles du comportement et des troubles psychiatriques. J’ai demandé une mise à disposition professionnelle à mon employeur comme le prévoit le code du travail, afin de vivre de ma passion. Il a tout de suite accepté car il sait que c’est important pour moi. Aujourd’hui, mes sources de revenus proviennent des stages que j’organise, des conférences que je donne en entreprise, et surtout des divers partenariats et contrats marketing signés avec plusieurs marques. Mais il reste très difficile de vivre en tant qu’apnéiste professionnel en France et à travers le monde. Nous ne sommes pas salariés d’un club ou d’une fédération. Nous créons notre propre activité à travers notre image de sportif de haut-niveau, sans en avoir le statut officiel.

Quels conseils donnerais-tu à quelqu’un qui souhaite se lancer dans cette discipline ?

Morgan Bourc'his : Tout d’abord, il faut se rapprocher d’une structure qui vous permettra de bien comprendre les techniques de l’apnée, de vous immerger, de vous relâcher et d'avoir les notions élémentaires pour une pratique optimale. Il faut toujours pratiquer avec une personne qui connaît le milieu et qui peut vous aider. Bien sûr, il faut pratiquer en piscine pour ensuite être prêt à se lancer en pleine mer. Il faut aussi parler de bien-être, la manière dont on prépare une apnée. La discipline est contre-nature. Mais quand on la pratique, elle procure un certain bien-être, un apaisement, afin de se reconcentrer sur soi. Donc je dirais qu'il faut se sentir prêt à se retrouver, à se ressourcer, à s’écouter. Tout le monde est capable de tenir deux à trois minutes sous l’eau, avec quelques conseils de base. On n’a pas besoin d’être un grand sportif pour pratiquer l’apnée.

Peux-tu nous expliquer comment se passent tes entraînements ? Combien de temps cela te prend ?

Morgan Bourc'his : Je me prépare toute l’année. Je m’entraîne 15 à 20h par semaine en moyenne, parfois même 30h sur des stages très spécifiques, en altitude. Je m’entraîne de différentes manières. Même si je continue l’apnée, j’ai une préparation physique assez générale. Je fais de la musculation, de la course à pied, du vélo. C’est un travail très diversifié. Plus les échéances approchent, plus l’apnée prend la place, que ce soit en piscine comme en mer. Lors des entraînements, on ne peut pas se permettre de plonger aussi bas qu’en compétition. Le but est de répéter les gestes, au départ comme à l’arrivée, de manière à ce que tout soit prêt. On essaie de ne pas être trop parasité par les chiffres et les données mais plus par ce que l’on ressent lors de sa plongée, les sensations.

Comment évolue la pratique de l’apnée en France ?

Morgan Bourc'his : Elle est en constante évolution, avec une médiatisation toujours plus importante. On compte plusieurs dizaines de milliers de pratiquants en France, avec des structures aussi bien à Paris qu’en provinces. C’est très positif.

Tu es un vrai sportif, tu as notamment pratiqué le basket et la natation. A la base, tu faisais de l’apnée dans un but scientifique. Comment t’es venue la passion de cette discipline ? Comment s’est fait la bascule vers le sport de haut niveau ?

Morgan Bourc'his : J’ai fait de la nage étant enfant, pendant près de huit ans. Ensuite, je me suis mis l’apnée en piscine en 1999. J’ai fait le choix de travailler sur la physiologie de l’apnée dans le cadre de mes études. Au départ, ce n’était pas dans un cadre sportif. Mais au vu de mes performances, j’ai commencé à prendre part à la compétition et à intégrer l’équipe de France en 2005. C’est un choix naturel de par mes performances et mes capacités que j’ai acquises dans l’eau.

Quels sont tes projets ?

Morgan Bourc'his : En fin d’année, j’ai quelques projets médiatiques ainsi que des sollicitations avec des partenaires. En 2016, je vais participer à la mise en place d’un partenariat scientifique d’entraînement avec l’Hôpital Sainte-Marguerite, à Marseille. Des compétitions auront lieu l’année prochaine mais pour le moment, rien n’est encore décidé.