Antoine Guillon : "C'était mon jour sur la Diagonale des Fous" (interview exclu)

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Vainqueur de la Diagonale des Fous fin octobre à La Réunion, Antoine Guillon a répondu en exclusivité aux questions de meltyXtrem.

Cette fois, c'était la bonne ! En habitué du Grand Raid de La Réunion Antoine Guillon (45 ans) n'avait connu que des places d'honneur. Deuxième à trois reprises (2007, 2010 et 2012) et troisième en 2009, on pouvait même imaginer qu'il serait l'éternel "Poulidor" de l'épreuve de la Diagonale des Fous. Mais à force de ténacité, de travail et de passion, il l'a fait. Franchir la ligne d'arrivée en vainqueur après 165 km et près de 10 000 mètres de dénivelé a été une satisfaction incomparable pour lui le 22 octobre dernier. Après 24h17'40'' d'effort, Guillon s'est même offert le titre de champion du monde de l'Ultra Trail World Tour (UTWT) pour clore une saison 2015 exceptionnelle qui l'a également vu prendre la troisième place sur la Hong Kong 100 et la Transgrancanaria. Des moments inoubliables qui viennent récompenser cet athlète des Yvelines, pour qui le plaisir de courir n'a pas de limite. meltyXtrem l'a rencontré. À lire aussi : Grand Raid 2015 : Retour en vidéos sur la Diagonale des Fous à La Réunion.

Antoine Guillon : "C'était mon jour sur la Diagonale des Fous" (interview exclu)

Sa victoire sur la Diagonale des Fous

Ce succès est un accomplissement dans le sens où cela fait pas mal d'années que je passe tout près de la victoire, notamment deux fois derrière Kilian Jornet. Et en même temps ce n'est qu'une étape car j'ai franchi un cap en améliorant mes chronos sur certains passages. Je ne sais pas sur quoi cela va déboucher encore mais je vois que je progresse encore à 45 ans et j'espère que cela continuera.

Je me suis senti bien durant toute la course. Lorsque je lâche mes poursuivants, le rythme était très élevé, on m'a dit que j'étais à certains moments sur les bases des courses de François d'Haene ou Kilian Jornet les années précédentes. J'étais très surpris mais c'est ce qui m'a permis de distancer les autres.

Une course unique

Je me casse la main au niveau du métatarse du petit doigt à 40 km de la fin, ce que ne me permet plus de tenir quoi que ce soit. Il me restait encore des franchissements d'obstacles et des échelles sur le parcours et quand on veut aller vite, on est obligé de s'aider avec nos mains. Or là, je ne pouvais pas le faire. J'ai fait ce que je pouvais avec une seule main en me laissant glisser sur le dos sur certains passages. J'ai su m'adapter à la situation, ce qui est essentiel en ultra trail. J'avais identifié deux zones délicates où je savais que je serai un peu plus lent en raison de ma blessure mais je me suis dit que je me rattraperai en étant plus rapide sur les autres portions.

Je me suis dit assez tôt que je pouvais le faire, c'était d'ailleurs assez inquiétant car en général, je ne me fais jamais rattraper en ultra, j'ai plutôt l'habitude de remonter sur les autres. J'ai donc eu une pression à gérer. Au final, j'ai pensé à la victoire uniquement après le dernier pointage, à 15 km de l'arrivée.

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Son jour de gloire

Je l'explique par ma préparation mais aussi le mental. Je me suis autorisé à aller plus vite que d'habitude en raison des faits de course qui m'ont placé assez vite en tête. Je pense que si Kilian (Jornet) avait participé à son niveau, il aurait sûrement été devant… Mais c'est très dur de pouvoir l'assurer… La réalité est que les grands (François d'Haene, Xavier Thévenard, Julien Chorier, Kilian Jornet) n'étaient pas là car ils avaient d'autres projets et moi j'ai fait ce qu'il fallait pour être présent au bon niveau.

L'Ultra Trail World Tour et la Diagonale des Fous étaient mes deux objectifs de l'année. J'étais en tête presque tout au long de la saison et Le Lituanien Gediminas Grinius m'est passé devant après sa victoire sur l'Ultra-Trail du Mont-Fuji. Le système de points me permettait d'y croire mais je savais que je devais réaliser une grosse performance et que lui finisse loin. Et il a abandonné sa course à La Réunion… Je l'apprends pendant la course car les gens me criaient "Champion du monde !" C'était mon jour après toutes ces années (rires).

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Sa pratique de l'ultra trail

Je suis assez concentré dans ma pratique de ce sport, l'ultra trail est finalement un jeu physique et mental. Quand je suis face à une difficulté, j'aime bien imaginer que ma famille et mes amis me suivent derrière l'écran et cela m'aide, cela me motive. Mais je ne me dis jamais que je vais gagner. Il ne faut jamais penser à ce qu'il nous reste à courir par exemple. Il faut toujours penser à ce qui va faire fonctionner son corps, pas l'inverse.

La difficulté principale sur la Diagonale des Fous, c'est que si on a un pépin physique, cela engendre l'arrêt de la course. On s'assoit et on attend que cela passe. On ne peut pas marcher, contrairement à l'Ultra Trail du Mont-Blanc. C'est pour cela que pour bien s'y préparer, je conseillerais de mêler d'autres activités sportives que la course, comme le vélo ou le ski en hiver. Pour prendre mon exemple, je cours environ 330 km par mois, pour 20 000 mètres de dénivelé. J'y ajoute à peu près 500 km de VTT sur route avec 8 000 mètres de dénivelé. Il faut envisager des cycles d'entraînement et de récupération.

Je ne suis pas payé pour courir même si j'ai des sponsors qui m'aident. Mais moi, à côté de l'ultra trail, j'écris, je propose du coaching, des stages. Je suis professionnel dans mon approche mais je n'ai pas un salaire pour courir.

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Sa saison 2016

Je participerai à un trail de 160 km à Hong Kong le 1er janvier, j'ai déjà programmé trois épreuves de l'Ultra Trail World Tour 2016 avec la Transgrancanaria, Madeire et La Réunion. En Métropole, j'ai coché le Challenge Val de Drôme et L'Échappée Belle. Et puis peut-être un ou deux trails pour faire plaisir à un ami (sourire).

Je ne me mettrai pas de pression, je serai sur le World Tour car cela me plaît de voyager et de retrouver quelques copains. Sur les ultra trails du World Tour, je m'étais fixé de réaliser dix fois un top 5 et j'en suis déjà à huit. Mais je peux aussi courir pour essayer de gagner (sourire).

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Le modèle de l'Ultra Trail World Tour

Je pense que le principe de ne garder que les trois meilleurs résultats sur l'année est assez pertinent sur l'UTWT. Ce qui pourrait être encore amélioré, c'est la cote des coureurs car j'ai déjà vu certains athlètes être bien cotés alors qu'ils n'avaient réalisé qu'une seule vraie bonne performance sur les deux dernières années. Ce système est encore imparfait à mon avis. Je pense que ce challenge est davantage européen malgré les dates à Hong Kong, en Australie, au Japon, en Nouvelle-Zélande et aux États-Unis. En dehors de celles-là, il reste encore sept rendez-vous assez accessibles financièrement d'un point de vue logistique pour nous, les Européens.