Armel Le Cléac’h : "Pousser le bateau à son maximum, c’est un gros plaisir"

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Armel Le Cléac’h visera une première victoire sur le Vendée Globe, tour du monde à la voile en solitaire et sans escale, à partir du 6 novembre prochain. Présent à New York pour le départ de la course d’entraînement New York - Vendée, meltyXtrem a interviewé le skipper de Banque Populaire VIII.

Les tours de Manhattan remplissent le ciel de New York et offrent un cadre grandiose au départ de la New York - Vendée. Cette course est un galop d'essai XXL pour la flotte du prochain Vendée Globe. Victorieux de The Transat, sur le parcours allé reliant Plymouth à la mégalopole américaine, Armel Le Cléac’h ne signera malheureusement pas le doublé. Le skipper de Banque Populaire VIII a heurté lundi un OFNI (objet flottant non identifié). Ce dernier causant une petite voie d’eau dans le puits de dérive bâbord et obligeant le marin de 39 ans à faire demi-tour et à rallier Newport (au sud de Boston). " J’ai percuté ce qui a semblé être un cétacé expliquait le skipper au téléphone peu après l’incident. Certainement une baleine ou un requin, il y en avait pas mal depuis ce matin, je pensais être sorti de la zone délicate mais visiblement non. Le choc a été très violent ". La décision de repartir en course était finalement abandonnée, l’équipe décidant de déclarer forfait ce mardi pour des raisons de sécurité.

Mais Armel repartira quand même pour cette traversée de l’Atlantique en mode hors-course : " Le retour en équipage réduit avec deux personnes du Team Banque Populaire pour m'accompagner va nous permettre de travailler sur plusieurs points techniques dans les conditions réelles détaille le marin. Cela sera aussi enrichissant en retour d'expérience et de fiabilité du bateau. Nous restons dans le timing de préparation du Vendée Globe en ralliant Lorient dès la semaine prochaine. " Car le skipper de Saint-Pol-de-Léon et son équipe n’oublient évidemment pas l’objectif principal de 2016, la victoire sur le Vendée Globe dont le départ sera donné le 6 novembre prochain des Sables-d'Olonne. Présent à New York pour assister au départ de la course, meltyXtrem a passé quelques jours avec le skipper de Banque Populaire VIII pour faire le point avec lui sur sa récente victoire dans The Transat, sur cette New York – Vendée qu’il abordait pourtant totalement sereinement, et évidement, évoquer ce Vendée Globe qu'il tentera enfin de conquérir après deux deuxièmes places consécutives.

La victoire sur The Transat

" C’est une victoire qui me permet d’accumuler de la confiance. On a pu vérifier que le bateau marchait bien sur une traversée de l’Atlantique, et on n’a eu aucun problème à signaler. Le plateau des concurrents présents sur cette traversée était déjà relevé et même s’il l’est encore plus sur cette New York – Vendée, on a quand même terminé devant des adversaires qui joueront la gagne sur le Vendée Globe. C’était une course engagée dans des conditions météorologiques difficiles. Le vent changeait très vite et il a fallu s’adapter en permanence. "

Les conditions spécifiques de la New York – Vendée (l'interview a été réalisée la veille du départ)

" Cette New York – Vendée est évidemment différente de The Transat. On revient en Europe. Or, il faut savoir qu’une dépression vient toujours des Etats-Unis pour se diriger vers l’Europe. Quand on va vers l’ouest, c’est comme si on prenait une autoroute dans le bon sens, contrairement à ce que l’on a fait sur The Transat où on était à contre sens, donc dans des conditions plus changeantes. Sur cette course entre New York et les Sables-d'Olonne, on va essayer de naviguer à la même vitesse pour rester dans le même système météo, dans la même dépression. Ceci afin d’éviter de s’adapter à des conditions météorologiques qui changent en permanence. "

L’arrivée des foils (appendices en forme d’aile sur chaque côté du bateau qui permettent de soulever la coque aux allures portantes afin de réduire la traînée et augmenter la vitesse sur les monocoques)

" C’est une grande révolution mise en marche lors de la dernière coupe de l’America (sur laquelle les bateaux étaient tous équipés de foils et donnaient l’impression de voler sur la mer). Aujourd’hui, on en voit partout, sur les planches à voile, sur les dériveurs, sur les kitesurf… On peut imaginer très facilement que les foils vont énormément évoluer sur les prochaines années à venir avec des designs différents et une efficacité accrue. C’est précurseur, donc on n’a pas encore toutes les certitudes sur ces appendices. On n’est même pas sûr que ce soit forcément un bateau à foils qui remporte le Vendée cette année, même si j’espère qu’on pourra le prouver avec Banque Populaire VIII. Par contre, sur le Vendée Globe suivant, les meilleurs bateaux seront tous équipés de foils, ça c’est certain. On peut même imaginer ensuite que le grand public pourra lui aussi utiliser ces foils sur des bateaux plus classiques et plus petits. "

Les sensations à bord avec les foils

" On sent clairement une différence par rapport à avant. Le bateau est assez stable quand le foil fonctionne (le marin peut décider ou non de l’activer en le poussant sur le côté du bateau). Ça mouille également un peu moins sur le pont car on est plus haut sur l’eau. Mais à contrario, comme on a plus de vitesse, il faut savoir se tenir à l’intérieur. Avec ces foils, on pense que l’on sera plus rapide dans des conditions comme celle de la New York – Vendée. On devrait avoir des réponses d’ici une semaine. "

Encore des évolutions sur le bateau ?

" On a de nouveaux foils en cours de fabrication. On devait en avoir une nouvelle paire mais on l'a cassée juste avant la course. On a préféré reprendre ceux que j’utilisais l’an dernier pour cette New York - Vendée. On a donc décidé d’en refaire une nouvelle paire que l'on utilisera plus tard. A part ça, le bateau est tel qu’il sera en fin d’année sur le Vendée. Fin juin, il rentrera en chantier, l’équipe le démontera entièrement après les 15 000 milles que l’on aura faits, ce qui équivaut à la moitié d’un tour du monde. On va vérifier si toutes les pièces sont en bon état, s’il n’y a pas d’usure anormale et changer éventuellement celles qui auront déjà trop de milles au compteur pour être certain qu’elles tiennent sur la totalité du Vendée. Enfin, on fera une remise à l’eau du bateau mi-août. "

La prise en compte de la concurrence sur une course autour du monde

" J’essaie de faire ma route, c’est compliqué de faire du marquage avec la concurrence quand on est loin de l’arrivée (hormis au départ, les bateaux ne se voient presque jamais). Ça peut se faire sur la fin de course, quand on est à la bagarre avec un bateau (comme il l’avait été sur la dernière édition avec François Gabart). Là oui, on va prendre en compte le profil du marin face auquel on se bat. S’il est plus attaquant ou conservateur, on "jouera" en fonction de ça. Il faut aussi penser au potentiel de chaque bateau. Mais sur 95 % du trajet, tu fais ta propre navigation. "

Un entraînement physique sur le bateau ?

" Je ne fais pas de préparation physique spécifique sur le bateau, hormis des étirements. On a réalisé des études, des bilans de santé avec un médecin avant le dernier Vendée Globe pour mesurer la masse musculaire, le poids, le bilan sanguin pour voir s’il y avait des carences. Et à l’arrivée, on a constaté qu’on n’avait pas de manque au niveau de l’alimentation, malgré l’inconfort du bateau et des repas forcément différents de ce que l’on trouve sur terre. Sur les muscles, on perd beaucoup au niveau du bas du corps. Et on gagne sur le haut car on utilise évidement plus les bras que les jambes à bord. On a quand même 800 kg à déplacer à chaque grosse manœuvre. "

L’attaque en mer liée à la prise de risque

" Décider d’attaquer, ça peut intervenir lors d’une option météo. Il faut se mettre dans le rouge au niveau de la vitesse, ce qui inclue forcément une prise de risque. Mais il faut savoir le faire et prendre la décision au bon moment. Si tu ne prends pas de risque, il n’y a pas de chance que tu gagnes. C’est impossible d’être trop conservateur du début à la fin. Mais il faut aussi savoir attaquer en fonction des possibilités de ton bateau. Tous n’ont pas le même potentiel et il faut savoir jouer dans la fenêtre de tir dans laquelle ton mono à la possibilité d’envoyer le plus fort. "

Le plaisir en mer

" Quand ça va vite et que les conditions sont sympas, tu peux pousser le bateau à son maximum et là, c’est un gros plaisir. J'apprécie également une mer calme après un grain que l’on vient de prendre. Pendant deux ou trois jours, tu peux avoir beaucoup puisé physiquement pour tenir le bateau et l’allure, alors quand la mer se calme, c’est très appréciable de pouvoir enfin souffler. On prend alors soin du bateau, on fait sécher les affaires, on prend le temps de se faire un bon repas, on recharge ainsi les accus. Sur The Transat entre Plymouth et New York, on n’avait pas de lune au départ, la nuit était très noire. Puis, on a commencé à la voir apparaître au fil des jours en même temps que les étoiles quand le ciel était sans nuage. C’est dans des instants rares comme celui-là que tu apprécies le moment présent en prenant ton repas notamment. A ce moment-là, tu te dis que la vue sur la terrasse n'est pas si mal que ça... "