Cap ô pas Cap : "Ramer de nuit est très difficile" (interview)

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Stéphanie Geyer-Barneix, Alexandra Lux et Itziar Abascal se préparent à lancer l'expédition "Cap ô pas Cap", une traversée Cap Horn-Antarctique en paddleboard. meltyXtrem les a rencontré pour une belle interview !

Départ imminent pour les rameuses de l'extrême ! Le 8 décembre, Stéphanie Geyer-Barneix, Alexandra Lux et l'Espagnole Itziar Abascal prendront la direction du Chili, dans le cadre du défi "Cap ô pas Cap" de traversée du Cap Horn à l'Antarctique en paddleboard. Ces trois championnes du monde de sauvetage côtier se préparent à ramer 1 000 kilomètres (en relais) sur une planche de paddleboard, à la seule force des bras. Eau à 2 ou 3 degrés, froid, vent fort, courants... Pour se préparer à ces conditions, le trio a rallié en juin la Corse et Monaco (trois jours de rame), avant une traversée test de Lorient à Capbreton en octobre (cinq jours de rame). En 2009, Stéphanie Geyer-Barneix et Alexandra Lux avaient réalisé une traversée de l'Atlantique Nord en paddleboard entre le Canada et Capbreton, inscrite au Guinness des Records. Aujourd'hui, elles embarquent dans l'aventure la jeune ibérique Itziar Abascal, pour un exploit sportif jamais réalisé sur une si petite embarcation. Nous étions vendredi 5 décembre à la conférence de presse des rameuses de "Cap ô pas Cap", qui se sont prêtées au jeu des questions-réponses. A lire également : Cap ô Pas Cap : Justine Dupont absente de la traversée Cap Horn-Antarctique en paddleboard

Quand débutera votre traversée entre le Cap Horn et l'Antarctique ?

Stéphanie : Nous partons lundi 8 décembre à Santiago du Chili, puis nous descendrons le 15 décembre au Cap Horn, avec notre bateau. Le 18 ou 19 décembre, nous ouvrons la fenêtre météo, dans l'attente des conditions optimales. Cela se joue sur l'orientation du vent, la force du courant et la période de houle.

Alexandra : Ce serait génial de voir des dauphins pour Noël. Lors de notre traversée de l'Atlantique Nord (réalisée avec Flora Manciet, ndlr), nous avions amené des feux d'artifice pour le 14 juillet et le 15 août ! Cette fois, nous penserons peut-être aux cotillons (rires).

Qu'est ce qui vous a donné envie de vous lancer dans ce projet ?

Alexandra : En 2009, nous avions ramé 5 000 kilomètres, pour 54 jours d'effort. Au cours de la traversée, Steph avait heurté un container. Avec ce nouveau défi, nous voulons donc sensibiliser le grand public à la protection de l'eau. Le Cap Horn est une zone dangereuse, symbole de la protection de l'environnement, tandis que l'Antarctique est recouvert à 98% de glace. Nous partons pour 1 000 kilomètres, soit une quinzaine de jours de rame.

Itziar : J'ai rejoint ce projet car j'ai rencontré, il y a 4 ans, Stéph et Alex grâce au sauvetage côtier. L'hiver dernier, elles m'ont proposé cette traversée et j'ai accepté avec plaisir. Je suis fière de faire partie de l'équipe, je suis très excitée par cette aventure !

Le projet a également une dimension pédagogique et scientifique...

Stéphanie : Oui, il y a déjà 1 000 enfants qui nous suivent, nous sommes intervenues dans plusieurs écoles en France et à l'étranger, à Santiago du Chili et Bilbao. Nous voulons qu'ils deviennent éco-responsables.

Alexandra : Nous avons également monté un projet scientifique avec le CNRS de Villefranche-sur-Mer (Alpes-Maritimes). Nous préléverons des micro-particules dans les eaux du passage du Drake, grâce à un filet Manta placé à l'arrière de notre bateau d'assistance. Lors de notre précédente expédition, nous avions recueilli des planctons pour des études sur le réchauffement climatique.

Cap ô pas Cap : "Ramer de nuit est très difficile" (interview)

Combien de temps a duré votre préparation à cet exploit sportif ?

Stéphanie : Nous préparons Cap ô pas Cap depuis 2 ans. Personne n'a jamais réalisé ce type de traversée, nous n'avons donc aucun repère, aucune référence. C'est un travail de titans !

Quelle type de préparation physique avez-vous effectué ?

Alexandra : Nous avons fait du renforcement musculaire, pour éviter les blessures sur les muscles que l'on utilise habituellement jamais. Nous avons également pratiqué le running. A bord du bateau, un osthéo (Thomas Schufelberger) sera là pour sous soulager, nous avons également des crèmes chauffantes. Le kiné m'a également conseillé des petits exercices, après chaque temps de rame, pour éviter les douleurs aux épaules.

Avez-vous eu recours à une préparation mentale ?

Alexandra : Oui ! Avec Christian Ramos, qui s'est occupé de l'équipe féminine de handball et d'autres sportifs qui ont participé aux Jeux Olympiques. Il nous avait déjà suivi lors de notre traversée de l'Atlantique Nord en 2009. Avec lui, nous avons travaillé sur nos peurs et nos appréhensions, afin d'anticiper chaque problème et de le résoudre rapidement s'il apparaît.

Stéphanie : J'ai un peu peur qu'il arrive quelque chose aux filles, car je suis la plus âgée et je suis présidente de l'association Cap ô pas Cap. Itziar et Alexandra sont mes deux petites (rires). Lorsqu'elles rameront, je veillerai sur elles. J'ai travaillé sur cela, sur le fait que si elles ont accepté de faire la traversée, je ne dois pas me sentir responsable de leurs éventuels "coups de mou".

Alexandra : Nous avons également travaillé avec Christian au sujet du sommeil. Sur un bateau, on tangue et il y a également du bruit, lorsque les drisses (le cordage,ndlr) tapent contre la coque. Nous n'avons que 2h30 entre deux relais, il faut se changer, manger et pouvoir s'endormir rapidement. Nous avons donc enregistré une séance de sophrologie, avec la voix de Christian, que nous aurons sur nos I-Pod. Cela nous aidera à nous relaxer et à trouver le sommeil.

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Comment s'organiseront vos relais ?

Stéphanie : Toutes les 1h15, le bateau suiveur larguera un kayak gonflable pour récupérer celle qui vient de ramer, et l'une de nous prendra immédiatement le relais. Les temps de repos seront de 2h30, c'est assez peu. L' objectif est de récupérer au maximum, mais c'est très dur de reprendre des forces sur un bateau.

Alexandra : Comme le bateau est toujours en mouvement, ton corps dépense beaucoup d'énergie à compenser et s'équilibrer. D'autant que Stéphanie et moi avons le mal de mer ! (rires) Izzie est chanceuse, elle n'a pas ce problème...

Comment réaliser une traversée de ce genre avec le mal de mer ?

Stéphanie : En fait, nous nous sentons mieux sur le paddleboard qu'à bord du bateau ! Le mal de mer dure généralement trois jours, le temps que le corps s'habitue. Le bateau n'avance pas à la même allure qu'un voilier du Vendée Globe. Il progresse à la vitesse de la rameuse, 5 kilomètres/heure. Il est donc pratiquement à l'arrêt, et tangue !

Alexandra : Nous sommes parties à Brest pendant 10 jours, faire un stage contre le mal de mer à l'hôpital des Armées. L'état du mal de mer était recréé, nous étions par exemple installées sur un fauteuil qui tournoyait dans un sens et dans l'autre, ou sur un support instable... Chaque séance durait trente minutes, une fois par jour. En arrivant, nous faisions les malines, nous demandions une séance le matin et une l'après-midi. Nous avons vite compris : les 30 minutes écoulées, nous ressortions blanches ! (rires)

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Redoutez-vous les sessions nocturnes, au regard de vos traversées test ?

Itziar : Ramer de nuit était, pour moi, effrayant.Tu es au milieu de nul part ,en train de ramer sur ta planche de paddle. Soudain, tu te dis : "J'ai entendu quelque chose", mais tu ne peux rien voir !

Alexandra : L'avantage de la traversée est que plus nous descendrons vers l'Antarctique, plus la nuit sera courte au profit du jour polaire. Tant mieux car pour nous, les relais de nuit sont effectivement très très difficiles. Comme nous n'avons aucun repère visuel depuis la planche, on est ballottées à droite et à gauche, sans possibilité de voir la houle arriver. Le fait d'être "bougées" de cette manière trouble notre oreille interne, nos yeux ne voient pas, notre corps subit et cela provoque le mal de mer, pour trois jours (rires). Durant les traversées test, nous avons vomi sur la planche... Tu ne peux rien avaler pendant plusieurs jours alors que tu rames 7 heures par jour, c'est physiquement épuisant.

Vos accompagnateurs jouent-ils un rôle important à ce moment ?

Alexandra : Absolument. La nuit, il est important pour la rameuse d'être à proximité du bateau, et que quelqu'un lui parle. C'est rassurant, tu ne penses pas trop à écouter les bruits, tu tournes juste les bras comme une machine. Trois skippeurs se relayeront à nos côtés dont Pachi Rivero, l'oncle d'Izzie. Il a passé deux fois le Cap Horn.

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Comment vous protégerez-vous du froid pendant 1h15 de rame ?

Stéphanie : Notre partenaire Roxy nous a fourni différents types de combinaisons. Nous disposons de combis très épaisses et à la fois souples, avec une cagoule. Nous avons également des combis de survie, étanches et sous lesquelles nous sommes habillées. Il y a également des combinaisons sèches adaptées à l'évolution sur l'eau. Nous ressemblons un peu à des Télétubbies à ce moment-là (rires). Pour nous protéger du froid, nous mettrons également des moufles et une crème bien épaisse, comme un masque de snowboard.

Passer de quatre rameuses à trois rend t-il votre défi encore plus extrême ?

Stéphanie : Je pense qu'effectivement, cela complique les choses, nous avons moins de temps de récupération entre chaque session de rame. Nous disposions de 3h45 à l'origine, désormais notre pause est de 2h30. En même temps, cela nous a énormément rapproché toutes les trois, la difficulté nous a soudées. Nous fonctionnons également comme une grande famille avec tous les bénévoles de l'association Cap ô pas Cap.

Il y a une belle mobilisation autour de vous, êtes-vous touchées par cette vague de soutiens ?

Stéphanie : Oui complètement ! Nous avons créé un club de supporters, les "Givrés" avec des Givrés VIP comme Tony Estanguet, Jackson Richardson, Stéphane Diagana, Fabien Gilot, Jérôme Fernandez, Valérie Nicolas, Sarah Hébert, Laury Thilleman... Une trentaine de sportifs de haut niveau nous soutiennent, dont plusieurs champions olympiques. Notre parrain est d'ailleurs Yves Parlier. Nous sommes également soutenues par des particuliers, des entreprises et des associations. Il y a environ 230 Givrés qui ont souscrit une cotisation pour intégrer notre club de supporters. Le projet de financement participatif Fosburit a également trés bien marché. Nous sommes suivies également par deux Ministères, celui des Droits des Femmes et celui des Sports.

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Itziar, es-tu la première Espagnole à tenter ce type de traversée ?

A me lancer dans ce projet fou, oui ! (rires) Je pense qu'aucun sportif de mon pays n'a déjà tenté un projet similaire. Je suis en contact avec des médias de Santander, j'ai également des soutiens dans mon club et ma ville de Guadalajara. Grâce à cette traversée, je serai peut-être davantage suivie par les Espagnols... ou par personne (rires)

Comment s'organisera votre sécurité ?

Stéphanie : Nous avons essayé d'imaginer tous les scénarios qui pourraient se dérouler, afin d'y répondre par des solutions techniques et des équipements. A bord de la planche, nous aurons une VHF avec une oreillette reliée au bateau, ainsi qu'une montre GPS. Si jamais les skippers nous perdent, nous pourrons leur transmettre nos coordonnées. Si jamais la VHF tombe en panne et que nous ne pouvons plus communiquer avec le bateau, nous disposerons d'une balise avec trois possibilités de messages texte. C'est donc une deuxième sécurité, si le bateau nous perd. Par ailleurs, en cas de forte tempête, nous releveront les données GPS, afin de pouvoir remonter à bord du bateau et reprendre ensuite la traversée au même endroit.

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Quel peut être le principal danger de cette traversée ?

Stéphanie : Ce qui peut être dangereux, ce sont les relais entre le bateau et la rameuse. Pour quitter le bateau, il y a un kayak et ça ne posera pas de problème pour aller sur le paddle. Par contre, pour celle qui a terminé de ramer, ce sera un peu chaud de passer du kayak au bateau. Il y aura de la houle et si elle est énorme, il faudra avoir le bon timing pour monter à bord.

Avoir déjà réalisé une traversée en 2009 donne t-elle plus de sérénité ?

Stéphanie : Oui car nous avons vu ce qui n'allait pas trop, cela a permis de nous améliorer. Psychologiquement, nous avions tenu 54 jours alors que là, il faut ramer 10-15 jours. Cela nous rassure et Izzie est également rassurée que nous ayions déjà réalisé une performance de ce type. Nous pouvons lui raconter comment cela s'était passé, d'autant qu'elle a fait les traversées tests. C'est donc un avantage d'avoir déjà une expérience similaire.

Itziar : En effet, je reste relax car je sais que Steph et Alex connaissent les conditions, comment on se sens dans le bateau ou sur le paddleboard. Je ne suis pas effrayée pour l'instant, quand je serai sur l'eau je me dirai sûrement : "mais que fais-tu ici ?" (rires). Nous avons un bon état d'esprit, je peux échanger avec elles sur ce qu'il peut arriver. Elles me répondent : "ne t'inquiètes pas, tout va bien !" ou "Fais plutôt comme cela". J'ai confiance en elles, tout est parfait !

Source : Cap ô pas Cap