Damien Castera : "On va suivre le cheminement de l'eau en Alaska" (interview exclu, Partie 2)

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Le freesurfeur Damien Castera et le snowboardeur Mathieu Crepel s’apprêtent à partir en Alaska pour tourner "Odisea", leur prochain film. Une aventure pendant laquelle les deux riders vont évoluer au fil de l’eau, entre montagne, rivières et océans.

Il enchaîne les aventures extrêmes. meltyXtrem vous avait déjà parlé du freesurfeur professionnel Damien Castera dans une interview exclusive sur son voyage en Namibie. Après l'Afrique, place à la glace de l’Alaska puisqu'il s’apprête à repartir en expédition avec son ami, le snowboardeur Mathieu Crepel. Les deux riders ont une idée en tête : découvrir l’univers de l’autre en suivant le cheminement de l’eau. Ils ont imaginé Odisea : du flocon à la vague en passant par la rivière. Pour cette expérience unique, meltyXtrem a rencontré Damien Castera. Sourire aux lèvres et encore tranquillement installé dans son canapé, le surfeur nous livre les dessous d’un voyage unique avant d’affronter le froid de l’Alaska. À lire aussi : Damien Castera : "Si je peux me retrouver seul au monde, c’est parfait" (interview exclu, Partie 1).

Tu vas partir sur un nouveau tournage, en quoi consiste cette aventure ?

Je pars avec Mathieu Crepel, ancien champion du monde de snowboard, dans les montagnes du sud-est de l’Alaska. On va essayer de suivre le cheminement de l’eau, c’est à dire des montagnes jusqu’à l’océan en passant par la rivière. On veut faire un film autour de ça, en mettant en relief le flocon qui tombe sur la montagne, qui fond, se transforme en goutte d’eau et qui passe en rivière, jusqu’à l’océan. Du flocon à la vague en quelque sorte. En mettent en relief l’interdépendance des environnements, le cycle de l’eau et en essayant de provoquer des rencontres avec des locaux qui vivent dans chaque environnement : montagne, rivière et océan. Le sport, c’est le prétexte pour partir. On va s’ouvrir sur un côté plus environnemental et peut-être plus humain aussi.

Damien Castera : "On va suivre le cheminement de l'eau en Alaska" (interview exclu, Partie 2)

Tu as déjà passé deux mois là-bas en autonomie, pourquoi repartir en Alaska ?

Pour moi, c’est un pays fabuleux. Déjà, la première fois où je suis parti en montagne, Mathieu Crepel m’avait donné des conseils parce qu’il y était déjà allé plusieurs fois. Quand je suis revenu, il a absolument voulu savoir ce que j’avais vécu sur la côte et on a longuement échangé. Lui, il connaissait les sommets, moi, je connaissais le bas avec la côte. Alors on s’est dit que ce serait génial qu’on prenne nos deux expériences et qu’on fasse tout un parcours sur la piste de l’eau. On avait pensé à d’autres destinations mais l’Alaska, c’était incroyable sur tous les plans. C’est une destination qui se prête vraiment à l’aventure. Quand on dit Alaska, tout le monde pense aux chercheurs d’or, aux ours, aux orques, aux montagnes... On n’a pas hésité très longtemps même si je pense que nous n’avons pas choisi le plus simple (rires).

Tu pars avec Mathieu Crepel, champion du monde de snowboard. Pourquoi y aller avec lui ?

C’est mon voisin (rires) ! Mathieu, c’est un passionné de surf, il a commencé le snow et le surf en même temps. Il est de Tarbes et il vit à Bidart. Je vis à Bidart, donc on surfe tout le temps ensemble même si on ne se connaît pas depuis très longtemps. Ça fait un bout de temps que je voyage tout seul en temps que rider et je n’ai pas trouvé de collègue ouvert sur les mêmes envies, les mêmes attentes et la même curiosité que moi. Il y en a plein pur qui la compétition suffit, ils n’ont pas envie de sortir de leur zone de confort. Mathieu, il en avait marre de faire ça, il en est arrivé au constat que la compétition nous éloigne de plus en plus de notre passion première, le sport dans la nature. Il avait envie de venir se mettre un peu en danger, lui qui n’est pas très aventurier.

Pourquoi allier le snowboard et le surf ? Quels sont, selon toi, les points communs et les différences de ces disciplines ?

Le dénominateur commun, c’est l’eau. C’est le prétexte parfait. Moi je glisse sur l’eau de mer, lui il glisse sur la neige et c’est exactement la même chose. Il y a une belle histoire à raconter, de façon poétique. Le snowboard et le surf, ce sont exactement les mêmes mentalités. On est des passionnés de nature, des spécialistes chacun dans notre environnement. Je pense qu’avec Mathieu on est les mêmes. On a une vision identique sur notre sport.

On sait que Mathieu se débrouille très bien en surf, ça ne va pas être trop dur pour toi le snowboard ?

Oui, ça ne va pas être facile (rires) ! Je me suis un peu entraîné cet hiver, on est parti avec Mathieu dans les Alpes. Il faut qu’on reparte dans les Pyrénées faire deux ou trois trainings avant de partir.

Damien Castera : "On va suivre le cheminement de l'eau en Alaska" (interview exclu, Partie 2)

Justement, comment t’es-tu entraîné pour cette expédition ?

Il fallait surtout que je fasse du snowboard parce que je n’en fais pas très souvent, même très rarement (rires). On a décidé qu’on partait pour faire quelque chose de grand public, pas pour faire un film de performance sportive. On ne va pas descendre les plus grosses faces et surfer les plus grosses vagues. Le concept, c’est que Mathieu m’amène à la découverte de son univers et moi je l’amène à la découverte du mien, même s’il connaît déjà la mer. Je ne suis pas censé arriver et mettre des backflips. Dans le film, il faut que je sois naturel, si je me chie dessus, je me chie dessus (sic). Et puis, c’est ça qui crée le lien avec les gens qui vont nous regarder, nous suivre. Ce ne sont pas deux mecs trop forts qui font tout trop bien. C’est moi qui vais être ridicule en montagne et Mathieu qui sera un peu moins ridicule en mer. C’est avant tout un pied de nez que nous faisons à l’univers individualiste de la compétition, c’est vraiment une entraide, quelqu’un qui s’ouvre à l’autre pour lui faire découvrir son univers.

Le départ est prévu pour mi-mai. Où en êtes-vous de la préparation et de l’itinéraire ?

Grosso modo, on attend que ceux qui nous financent nous donnent les sous. Au niveau de l’itinéraire et de la logistique, on est hyper chargé. On va récupérer le matos de Xavier de Le Rue qui est en ce moment en Alaska. Il va nous laisser toutes les tentes et les sacs de couchage. On récupère tout ça directement là-bas en arrivant. Il faudra qu’on les ramène par contre (rires).

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Peux-tu nous dire un mot sur l’équipe qui va vous accompagner ?

Il y aura Mathieu et moi comme riders et deux cadreurs. Un pour la mise en scène qui vient plus du monde du cinéma et un autre qui sera plus pour les images extrêmes. Il est habitué à filmer du snowboard et du surf. On aura un collègue qui est producteur mais qui va aussi faire régisseur là-bas parce qu’il y aura un million de trucs à faire : les back-up, les batteries, etc. Depuis le premier jour il est dans l’aventure donc ce serai bien qu’il vienne. Enfin un photographe va nous suivre sur tout le long de l’expédition. Pour la partie montagne, on aura deux guides. Un Français qui vient et repart juste après et un guide local.

On t’a récemment vu avec une éco-planche de surf. Qu’a-t-elle de particulier ?

On est en train de travailler avec une marque qui s’appelle Notox. Elle est la première entreprise française d’éco-conception de planches du surf en fibre de lin. Faire des planches de surf, c’est polluant. C’est de la fibre de verre, des choses qui sont dures à recycler. Notox est installée sur Anglet et fait le maximum pour respecter le plus possible l’environnement. Normalement, quand tu bosses dans un atelier, tu prends pas mal de mauvaises choses dans le visage mais l'atelier est rempli d’extraction et de recyclage d’air. Tout ce qu’elle utilise, ce sont des pains de mousse et de la fibre de lin que tu peux recycler complètement. Les planches sont facilement reconnaissables, elles sont marron. Dans la démarche, c’était bien de faire un truc avec cette entreprise puisqu’on s'engage dans un projet où on fait la part belle à la nature. Si on peut avoir des objets à mettre sous nos pieds qui sont "éco-conçus", c’est pas mal.

Damien Castera : "On va suivre le cheminement de l'eau en Alaska" (interview exclu, Partie 2)

Quel type de planche vas-tu prendre et pour quels types de vagues ?

On ne peut pas partir avec dix planches donc ce sera des planches passe-partout, assez petites et volumineuses à la fois parce qu’en Alaska, on va avoir de grosses combinaisons. Pour que la planche puisse bien nous porter, elles seront un peu plus épaisses que d’habitude. Après, rien de spécial. En snowboard, on aura des splitboard, des planches qui se séparent en ski de rando pour effectuer les ascensions à pied. Le but est de ne pas utiliser d’hélicoptère.

Pas trop peur de faire face à de mauvaises conditions météo ?

En Alaska, on est obligé de toute façon. J’espère que ça ne va pas nous bloquer quinze jours en montagne. Ça risque d’être long vu qu’on a pas mal de choses à filmer… On aimerait faire entre un mois et un mois et demi de tournage.

Tu as prévu de rencontrer des habitants là-bas : un chercheur d’or, une communauté indienne et un pilote. Pourquoi ?

À la base, on était parti sur le fait qu’on allait réaliser une odyssée et que nous n’avions peut-être pas forcément besoin d’aller à la rencontre des gens. Surtout que dans ces zones-là, ce n’est pas évident. Puis, en parlant avec d’autres collègues, on a voulu donner la parole à des acteurs locaux. Comme il y a trois environnements, on voulait avoir trois interventions. La première sera un bush pilote emblématique en Alaska. Un mec qui pose son avion n’importe où dans les montagnes. C’est lui qui va nous déposer sur le glacier au début de l’aventure. Lui, ce sera un témoignage vu du ciel, sur l’état des glaces. On espère qu’il aura un discours plus optimiste que les banalités sur la fonte des glaces et peut-être d’autres choses à nous apprendre. En rivière, ce sera un jeune chercheur d’or de 24 ans, géologue de formation. Il est de la vieille école, c’est-à-dire qu’il a tout l’outillage d’orpailleur avec les vieilles tentes à l’ancienne, c’est assez génial. Pendant trois jours, on va camper avec lui, il va nous apprendre à chercher de l’or, à voir comment les cours d’eau façonnent les pépites. On sait que les gros orpailleurs polluent beaucoup les cours d’eau, ils les dévient même et assèchent certaines zones. La dernière rencontre, ce sera au niveau de la mer avec les Tlingits. Ce sont des peuplades, cousins d’Inuits qui sont descendus plus au sud. Ce sont sont de bons pêcheurs et ont des rites et des traditions bien ancrées, une pêche au saumon ancestrale. On va essayer de capturer des moments avec eux, de partager leurs traditions avec l’eau, l’océan, la pêche et le reste.

Damien Castera : "On va suivre le cheminement de l'eau en Alaska" (interview exclu, Partie 2)

Une autre rencontre que vous pourriez faire, c’est celle ldes ours. Comment vous avez prévu de gérer cela ?

Quand j’y étais il y a deux ans en août/septembre, les ours étaient au bord des rivières, on en voyait assez régulièrement. C’était assez facile de gérer le truc parce qu’ils étaient rassasiés de saumon. Là, c’est à la sortie de l’hibernation, les saumons ne seront peut-être pas encore remontés des rivières. Les ours seront dans la forêt avec le ventre vide. Donc le but ce sera de ne pas les croiser, de ne pas faire de bruit. Il va falloir qu’on se renseigne où on campe. En même temps, ce serait bien d’en voir deux ou trois.

Il y a une dimension environnementale dans cette expédition, pas trop peur de prononcer un énième discours alarmiste ?

Cela ne m’a jamais parlé le discours alarmiste et moralisateur. J’en ai pris conscience au festival du film de La Rochelle où je suis allé l’année passée. Quasiment tous les films ne mettaient pas en avant le coté aventurier. Sur le côté environnemental, il y avait un film magnifique, Gold of Bengale, de Corentin de Chatelperron. Il est parti au Bangladesh et il y a construit des bateaux en toile de jute et il est revenu en France avec. Il a réalisé un deuxième voyage et son film a été récompensé dans de nombreux festivals. Il est parti sur une île et il a redéveloppé le "comment survivre". C’est un Géo Trouvetout, il invente des trucs pour faire du compost, traiter le sel de l’eau de mer avec des algues qui vont filtrer l’eau pour pouvoir boire. S’il voit des déchets par terre, au lieu de dire "voilà, l’Homme est mauvais ", il dit "voilà, dans quelques années on en fera du carburant". Il a toujours le sourire. Quand tu es jeune et que tu vois ça, tu te dis qu’il y a plein de perspectives, il faut juste se bouger les fesses.

Quel sera le format du film ? Sa date de sortie ?

Ce sera un 52 minutes et il devrait sortir vers fin octobre, début novembre.

Malgré l’imminence du départ, as-tu d’autres projets en tête ?

Oui, j’en ai pas mal mais là, ce qui serait top, c’est de décliner "Odisea" en série. À la base, on était parti là-dessus. C’est le premier qu’on teste et on va voir comment cela se passe. Il y a beaucoup de destinations, comme les îles Lofoten en Norvège, l’Islande, le Kamtchatka ou même le Kilimandjaro.

Tu es journaliste et écrivain, as-tu prévu d'écrire sur ce voyage ?

Pour l’instant, on est tellement à bloc sur le film que l’on n’y a pas réfléchi. On a un super photographe qui part avec nous, il y aura des expositions photo qui seront faites. Ça me plairait bien de faire un bouquin si on trouve le budget.