Lionel Daudet : "Au Mont-Saint-Michel, je me fais prendre par les sables mouvants..." Interview (2)

Ecrit par

Deuxième partie de notre interview avec Lionel Daudet, auteur d’un tour de France sur les frontières de l’Hexagone. L’alpiniste détaille ici les disciplines qu’il travaillées spécifiquement pour cette aventure, ses peurs, la logistique de ce voyage et l’enrichissement humain qui en a découlé.

Après une première partie de l’interview dans laquelle Lionel Daudet nous expliquait notamment son extrémisme à vouloir suivre la frontière le plus possible, il revient ici sur ce que lui a appris ce voyage tant au niveau des enseignements techniques que de l’enrichissement humain. Il nous parle également des peurs qu’il a pu ressentir parfois, de la logistique nécessaire pour parvenir à un tel exploit (le rôle de se femme étant ici prépondérant) ou encore des disciplines sportives qu’il a dû perfectionner pour aller au bout. Car si l’alpiniste est reconnu dans son métier, il n’avait pas autant de compétences dans les autres disciplines que lui ont imposé sont tour de France. S’il pratiquait déjà le VTT avant de se lancer dans ces 465 jours d’aventure, il n’avait peut-être pas prévu de s’enliser dans la baie du Mont-Saint-Michel ou de faire autant de portage sur la frontière belge… Deuxième partie de l’interview.

5 jours dans le DOD TOUR - Entre Ariège et Catalogne from Acrosys on Vimeo.

Au niveau des disciplines que tu as pratiquées, t’es-tu entrainé en sachant ce qui t’attendait ?

C’était effectivement très important que je mette le doigt sur mes points faibles. Evidemment je n’allais pas avoir de problème avec la montagne car je suis alpiniste professionnel et je vis de contrats de sponsorings. Pour les autres disciplines, j’ai rencontré des gens qui étaient des experts dans leur domaine et qui me guidaient. Par exemple, j’ai fait des entrainements avec Frank Adisson, qui est un ancien champion olympique de canoë biplace (en 1996 à Atlanta). D’ailleurs, le kayak était clairement mon élément le plus faible. Le parapente, c’était moins un souci car j’étais en biplace, donc j’avais juste besoin de me laisser guider. En général, l’idée c’était vraiment que d’autres m’amènent des compétences.

N’as-tu pas ressenti le besoin à un certain moment de t’éloigner de cette frontière. A cause d’une ascension qui te tentait, un chemin que tu aurais aimé prendre mais qui s’en éloignait…

Non, car j’étais tellement dans mon projet que ça en était devenu obsessionnel. Il fallait quoi qu’il arrive rester sur la frontière. Par exemple en Belgique, je dis à celui qui m’accompagne qu’on ne va pas forcément toujours suivre les singles (tracé VTT). S’ils s’échappent de la frontière, je peux très bien revenir dans les broussailles pour suivre ma ligne. Même en montagne c’était finalement difficile alors que j’étais avec des traileurs qui avaient déjà terminés des ultras et qui galéraient quand même. C’était un peu du raid multisports difficile.

Lionel Daudet : "Au Mont-Saint-Michel, je me fais prendre par les sables mouvants..." Interview (2)

T’es-tu fais peur sur certains passages ?

C’est le propre de l’aventure de se mettre à un moment en danger. Au Mont-Saint-Michel, je me fais prendre par les sables mouvants car je choisis une option pas très logique de prendre mon VTT pour traverser la baie. Je perdais aussi quelquefois en lucidité, c’est certains. Parfois aussi, j’ai pris le kayak, et ce n’était pas forcément la bonne option. Même chose en montagne, tu ne sais pas si la crête, c’est une dent de scie déchiquetée ou si c’est plus linéaire et que tu vas pouvoir courir dessus.

Au niveau logistique, ta femme t’accompagnait sur ce périple sauf dans les Pyrénées et les Alpes.

C’est ça oui. En montagne, j’ai quand même anticipé. J’étais avec des jeunes qui étaient dans une formation pour devenir guide de haute montagne. Donc, il s’agissait d’athlètes qui étaient capables d’engranger du gros dénivelé. Ils étaient là aussi parfois pour me décharger et me permettre de suivre au maximum la frontière. Je pouvais aller plus vite grâce à eux.

Lionel Daudet : "Au Mont-Saint-Michel, je me fais prendre par les sables mouvants..." Interview (2)

Tu mets 465 jours au total pour revenir au Mont Blanc, ton point de départ initial. As-tu respecté tes prévisions ?

Je sui au-delà de mon planning initial. J’avais prévu dix mois et demi effectif. En un an, ça pouvait jouer, mais faire absolument moins de 365 jours, c’était plus difficile. Si j’avais eu cet objectif, je n’aurais par exemple pas pu attendre cinq semaines dans les Pyrénées comme je l’ai fait. Je serais probablement parti pendant le mauvais temps, et je serais peut être allé à l’accident. Il y avait aussi le facteur humain du voyage qui était très présent. Si je me disais "un an et pas plus", j’aurais surement été obligé de dire non à des personnes qui m’invitaient pour venir chez eux. Là, je prenais le temps pour les rencontrer. J’ai aussi vu des personnes qui m’ont ont pris le temps de me faire visiter, à l’image des menhirs de l’Europe. Là aussi, j’ai pris le temps de la rencontre.

Qu’as-tu appris de toutes ces rencontres humaines ?

J’ai croisé la plupart du temps des gens qui ne sont pas du tout dans le visage médiatique de la France. Quand tu vas dans le nord de la France, c’est sûr que tu vois plus de difficultés qu’ailleurs. Mais la plupart des personnes ont un vrai attachement au terroir et une attitude positive face aux difficultés ressenties. Ca m’a fait toucher du doigt ce côté fort que peut avoir l’être humain.

Lionel Daudet : "Au Mont-Saint-Michel, je me fais prendre par les sables mouvants..." Interview (2)

Comment as-tu financé ton projet ?

C’est essentiellement du sponsoring privé. Des gens de la montagne m’accompagnent à l’année. Comme Eider, Petzl ou Osprey avec lesquels j’ai des contrats. Ils sont à la fois dans le vecteur d’image et à la fois dans les conseils techniques pour les produits que j’utilise de façon extrême. Sur ce point-là, ils sont contents de mes retours. J’ai aussi été suivi sur mon parcours par la société Snef (électricité industrielle) qui avait des agences disséminées partout en France et qui a utilisé ce tour de France pour fédérer ses équipes. Quand j’étais sur la route, je m’arrêtais dans ces agences limitrophes pour faire une petite conférence. Et les sportifs de la boite venaient ensuite m’accompagner pour faire certaines sections avec moi. A la fin de mon DodTour, j’ai participé à une conférence lors de la séance plénière à Marseille. On sentait qu’il y avait eu quelque chose de fort qui s’était passé entre eux et moi.

As-tu désormais en tête de faire le tour d’un autre pays ?

Il y a encore beaucoup d’histoires de ligne. Ce n’est pas encore d’actualité, mais ca me trotte dans la tête. Quand tu commences à regarder le monde au travers de ce regard décalé, tu vois pleins d’idées qui émergent. Mike Horn a fait latitude 0 à 40 km de l’équateur. Patrick Berhault (alpiniste français décédé le 28 avril 2004 sur l'arête du Täschhorn en Suisse) a réalisé la traversée des Alpes en incluant 22 sommets par des voies dures historiques. Tout ça, c’était leur ligne à eux. Tu peux ouvrir un champ de la créativité assez génial, car il y a zéro compétition. Je connais des jeunes par exemple qui se sont lancé le défi de traverser l’arc alpin en partant de la Corse. Ca aussi, c’est un projet qui leur est propre. Le tour de France, ont peu également le décliner de plusieurs façons. Chacun peut imaginer un tracé, une ligne, une voie à ouvrir qui lui est personnel. Pour moi c’est rassurant au niveau de l’avenir de l’aventure. Cette capacité à toujours réinventer les choses est porteuse d’espoirs.

Lionel Daudet