Pierre-Yves Krier : "Sur la Pierra Menta, on veut toujours un tracé plus difficile, mais c’est la neige qui décide"

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Le directeur technique de la Pierra Menta coordonne une trentaine d’hommes pour imaginer et créer le tracé qu’emprunteront les meilleurs spécialistes mondiaux de ski alpinisme. meltyXtrem a donc interviewé Pierre-Yves Krier qui en connait un rayon en la matière. Il était déjà traceur en 1986 lors de la première édition…

La première étape de la Pierra Menta 2015 remportée par Eydallin Matteo et Lenzi Damiano chez les hommes est terminée depuis plusieurs heures. Pierre-Yves Krier peut être satisfait, les 185 coureurs qui ont rallié l’arrivée ont pu profiter pleinement du tracé de 12 km qu’il a imaginé avec ses hommes sur les pentes du Col de la Bathie et du Piapolay. Au programme de cette épreuve d’ouverture (contre la montre), 1 429m de dénivelé positif avec un point culminant à 2 029m. 1h15 pour les plus rapides chez les hommes, 1h31 pour les femmes les plus véloces. Sur la plus grand course de ski alpinisme d’Europe, ils sont une trentaine à s’occuper du tracé. Si l’ensemble des concurrents sont équipés de nombreux éléments indispensables (DVA, pelle, sonde, casque de montagne, sifflet, trousse à pharmacie…), Pierre-Yves est à la base de la sécurité sur cette course mythique en décidant du parcours que les compétiteurs emprunteront. Dans sa journée chargée commencée ce matin à 4h30 et qui se terminera ce soir vers 21h, il a expliqué à meltyXtrem son rôle déterminant dans cette épreuve.

35 ans de connaissance du terrain

Ca fait 30 ans que je suis impliqué dans l’organisation de la Pierra Menta. Je suis là depuis le début (première édition en 1986). Sur les premières éditions, j’étais simple traceur et ensuite je suis devenu le chef du groupe il y a dix ans environ. Ce qui m’a mené jusque-là, c’est surtout la bonne connaissance du terrain. Car si je ne suis pas née à Arêches-Beaufort, ça fait quand-même 35 ans que je vis dans le coin.

Les spécifiés d’un tracé de ski alpinisme

Par rapport à une course de ski alpin, ce qui est spécifique à une course de ski alpinisme, ce sont surtout les risques. Il faut arriver à faire une course technique avec des arrêtes et des passages techniques tout en prenant en compte les dangers de la montagne. C’est un compromis entre la difficulté technique et les risques. Il faut jongler entre les deux. Depuis que la Pierra Menta existe, on n’a jamais fait deux fois le même parcours. La neige choisit pour nous, même si on a des grands thèmes comme le deuxième jour où l’on se rend sur la Pierra Menta (sommet du massif du Beaufortain dont la course tire son nom), le troisième qui nous emmène au Grand Mont et le dernier jour qui doit nous permettre d’ajuster la course en fonction des conditions météo des étapes précédentes. Si on a eu une super météo, on fera peut être une étape plus courte sur cette ultime journée et inversement.

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La météo comme plus fidèle allié

On fait un suivi permanant de la neige, et celui de la météo est assuré avec Thierry Arnaud qui est le spécialiste en la matière. Je l’appelle 15 jours avant pour faire un premier point. Progressivement, il me fait des bulletins qui sont chaque jour un peu plus fiables et qui nous permettent d'affiner le tracé. Pendant la compétition, il est avec nous sur place pour nous aider au quotidien.

L’envie de faire plus difficile

Ca arrive toujours que je veuille faire un tracé plus difficile. On veut souvent proposer des endroits techniques aux skieurs, mais là aussi, c’est la nature qui décide. S’il y a de la glace ou un risque d’avalanche, on n’y va pas. Par rapport à un tracé typé alpin ou ils veulent les mêmes conditions de neige tout le temps, nous, on doit s’adapter au terrain. Dans les traceurs, il y a une équipe de six gars avec moi au bureau et une trentaine répartis sur l’ensemble du site. Avec eux, on est passé partout sur les tracés des étapes qui arrivent ces prochains jours. Les points chauds, on les a fait de notre côté samedi dernier. Pour l’étape de demain par exemple, on imaginait passer en face sud-est car c’était plus doux et ça allait chauffer d’après le météorologue, mais en fait, elle est plus dangereuse que la face sud donc on a de nouveau changé d’option là-dessus. On s’adapte.

Deux types de coureurs

Il existe deux types de coureurs sur la Pierra Menta. Celui qui s’entraine uniquement sur piste et celui qui fait vraiment du ski alpinisme. Le second pourra me dire à un moment : " Tu me fais mettre des crampons, mais là, ça pourrait passer sans. ". Celui-là voudra plus de difficultés que le premier qui au contraire n’aura pas vraiment l’habitude de faire de l’alpinisme. Et j’ai la même chose chez les traceurs dans lesquels j’ai de vrais alpinistes qui veulent passer partout sans crampons et d’autres qui veulent mettre des crampons dès qu’il y a de la neige dure.

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La main courante

Le parcours 2015 est très technique. Ce mercredi, c’était un sprint, mais demain, il y a quatre passages à pied, ça va être plus difficile. Concernant la main courante, on la met quand il y a un souci niveau sécu. Deux utilisations sont possibles : une simple main courante par laquelle on demande à ce que le concurrent pose la main dessus pour s’aider ou une double longe pour éviter que le concurrent tombe.

L’avalanche…

Cette année, on n’a pas déclenché d’avalanche, le risque était de un. D’ailleurs, l’année dernière, on n’a pas non plus déclenché. Mais évidemment, ça arrive qu’on doive le faire et que je sorte parfois 100 kg de dynamite sur une Pierra Menta où il vient de neiger. On fait le maximum, mais on a déjà eu des accidents graves. Trois traceurs y sont restés… Mais aujourd’hui, on se prépare encore mieux à anticiper les risques. On est plus nombreux. J’ai renforcé les équipes pour passer à 30. Je peux libérer par exemple une équipe de traceurs qui va s’occuper du parcours du lendemain. C’est ce que j’ai fait aujourd’hui avec une équipe qui a totalement mis en place le parcours de demain avec la pause des fanions notamment car il n’y avait pas de vent annoncé. Evidemment, demain matin, deux ou trois équipes vont quand même partir pour contrôler que tout va bien. Et en même temps, d’autres de mes gars mettront en place le parcours de vendredi.

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La Pierra Menta touche du bois

On n’a jamais annulé d’étape ! On a modifié souvent le tracé, mais jamais on a annulé. Il y a une part de chance, mais ça vient surtout de notre connaissance parfaite du terrain qui nous permet toujours de trouver une voie de secours. Ce qui pourrait nous poser un gros problème un jour, ce serait une tempête en haut et pas de neige en bas. Il n'y aurait alors peut-être plus de solution. Ça nous est arrivé par exemple de descendre jusqu’à Beaufort pour éviter les mauvaises conditions en altitude.

Le conseil de William

William Bon-Mardion, c’est un enfant du pays. Je l’ai vu il y a quelques jours et il m’a dit que l’étape que j’avais imaginé pour ce mercredi pouvait être encore plus belle si on la faisait dans l’autre sens. Au niveau du spectacle, ce n’était pas faut. J’y ai réfléchi et finalement, je me suis qu’il n’avait pas tord. Donc je prends en compte l’avis des coureurs.

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La plus difficile des courses

C’est la course la plus difficile en ski alpinisme car elle dure quatre jours et c’est assez technique. Il y a beaucoup de courses qui font deux ou trois jours, mais pas quatre. Certaines sont exigeantes car elles sont altitude, mais elle ne dure pas aussi longtemps que la Pierra Menta. Par exemple pour reparler de l’étape d’aujourd’hui, même si la distance était courte, certains peuvent tout à fait s’être grillés en faisant ce sprint en surrégime. On verra demain…

La Pierra Menta 2035 ?

Je ne me projette pas aussi loin, mais j’aimerais bien que cette discipline devienne olympique à moyen terme. Pour la reconnaissance des compétiteurs principalement. Même si on a peur que ce côté olympique enlève le côté technique de la compétition. On a fait un constat par rapport aux premières éditions de la Pierra Menta, les concurrents sont de moins en moins montagnards. Mais on ne veut pas perdre notre âme et c’est d’ailleurs pour ça qu’on a créé la Grand Course qui réunit tous les gars qui ont la même idée du ski alpinisme, c'est-à-dire sans emprunter les pistes. Ca nous arrive évidemment d’aller dessus parfois lorsqu’il y a des tempêtes de neige. Mais ce que l’on veut avant tout c’est garder l’essence même de ce mot "alpinisme". A lire aussi : Pierra Menta 2015 : Laetitia Roux et Mireia Miró Varela à 10 secondes de la victoire sur la 1ère étape !

Pierre-Yves Krier : "Sur la Pierra Menta, on veut toujours un tracé plus difficile, mais c’est la neige qui décide" - photo
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