Ueli Steck : "Mourir n’est pas une option" (exclu)

Ecrit par

L’alpiniste Ueli Steck était de passage sur le Festival du film de Montagne d’Autrans pour présenter son dernier livre "8 000 +" et le film "On ne marche qu'une fois sur la lune". meltyXtrem l'a rencontré.

Presque deux ans après la sortie de son premier livre "Speed" (dans lequel il revenait notamment sur ses ascensions de l’Eiger, des Grandes Jorasses et du Cervin), l’alpiniste suisse Ueli Steck (39 ans) a publié, toujours aux éditions Guérin, un nouvel ouvrage baptisé cette fois "8 000 +". Réputé pour ses ascensions extrêmes réalisées en un temps record et avec un équipement restreint (la dernière en date étant celle de la face nord de l’Eiger, considérée comme une des plus difficiles des Alpes), Steck évoque dans ce nouvel opus les sommets qu’il a gravis en Himalaya notamment. Des conquêtes marquées également par des drames, à l’image de sa tentative de sauvetage d’Iñaki Ochoa qui se terminera par la mort de l’alpiniste espagnol. L’alpiniste suisse a échangé sur ses différentes expériences avec le public français début décembre à l’occasion de sa venue au Festival du film de Montagne d’Autrans sur lequel il a présenté en plus de son livre, le film "On ne marche qu’une fois sur la lune" (coproduit par les éditions Guérin). meltyXtrem était aussi dans le Vercors et en a profité pour rencontrer "The Swiss Machine".

Ueli Steck : "Mourir n’est pas une option" (exclu)

Son deuxième livre

"Je n’ai pas forcément l’envie d’écrire au fond de moi. Mais après le premier livre ("Speed"), il y a eu une demande du public qui souhaitait que je continue à écrire. Les gens voulaient que je décrive ce que je faisais et ce que je ressentais. C’est pourquoi je me suis lancé sur ce deuxième ouvrage en évoquant mes sommets dans l’Himalaya. Ça me fait plaisir de voir que mes livres plaisent au public, même si c’est beaucoup de travail."

Le record sur l’Eiger (sommet dans les Alpes bernoises à 3 970 m d’altitude)

"Sur ce record, je pensais vraiment qu’il était possible de faire mieux que le temps établi par Dani Arnold en 2h28 (chrono de son compatriote suisse qui datait de 2011). Je pense même que l’on peut envisager de faire encore bien mieux (rires) ! Mon record de 2h23 peut être battu. On peut le faire en moins de deux heures. Ce n’est pas obligatoirement moi qui y parviendrai, mais je pense que les deux heures représentent la limite sur cette montagne. On arrivera à un moment où on ne pourra pas grimper plus vite."

Ueli Steck : "Mourir n’est pas une option" (exclu)

L’entraînement avec Kilian Jornet sur l’Eiger

"Kilian n’avait jamais fait l’Eiger. On en avait parlé avec lui quand on était ensemble au Népal. Il m’avait dit qu’il voulait tenter cette montagne. Je lui ai proposé de m’accompagner lors de ma tentative de record (même si Ueli est arrivé seul au sommet). C’est un plaisir d’être en montagne avec lui. Kilian est évidemment un athlète hors du commun et ça, tout le monde le sait. Mais c’est aussi une belle personne avec une très bonne mentalité. Il a des idées qui inspirent beaucoup ceux qui le suivent, dont moi-même."

Kilian en alpiniste ?

"Oui, il a un potentiel énorme pour être un bon alpiniste. Il a le physique mais reste la partie technique de cette discipline sur laquelle il n’a pas encore l’expérience et ça lui prendra du temps pour l’acquérir. Mais il a le désir d’apprendre et il sait qu’il devra peut-être échouer avant de parvenir au sommet de l’Everest pour sa tentative de record. Ce qui m’intéresse aussi dans le fait qu’il veuille apprendre davantage dans ce milieu de l’alpinisme, dans les très hautes altitudes, c’est de savoir où sont les limites de l’homme. Moi, je n’aurai jamais le physique de Kilian. Mais avec ma technique et avec le physique de Kilian, je suis curieux de voir jusqu’où on pourrait aller. Découvrir quelles seraient les limites d’un athlète qui aurait ces deux aspects."

/a>

Un matériel "made in Steck"

"Je grimpe avec un matériel personnalisé. Je travaille beaucoup avec Scarpa sur les chaussures. La ligne Rebel, c’était mon idée. On a réalisé ça ensemble et ils l’ont commercialisée. Je travaille aussi sur certains produits que je suis le seul à utiliser. Ceux-là ne seront pas commercialisés. Je grimpe avec des chaussures qu’on utilise sur les compétitions de glace, avec des crampons fixes. Ça aussi, c’est nouveau dans le monde de l’alpinisme. C’est important de penser différemment, de faire évoluer les choses."

Le renoncement de l’Everest

"Lors de ma première tentative sur l’Everest, j’étais à 100 mètres du but et j’ai finalement décidé de redescendre. Tu dois accepter les limites que ton corps t’impose. Je savais qu’en continuant jusqu’au sommet, j’allais perdre mes orteils qui étaient en train de geler. Même en étant à 100 mètres du but, il fallait que je renonce. Ça ne vaut pas le coup de perdre des orteils pour atteindre une montagne. Pour moi, ce n’était même pas une option. C’est frustrant, mais tu comprends pourquoi tu fais ça quand tu redescends en bas vivant. Ça te permet également d’apprendre sur toi. L’objectif n’est pas le sommet, mais comme tu y es parvenu. C’est le chemin qui est important. C’est comme le nouveau record sur l’Eiger, ce n’est pas le temps qui est important, c’est le cheminement, les détails que j’ai mis dans cette ascension. C’est l’esprit dans lequel tu es quand tu arrives en bas qui compte. Si tu te sens bien, peu importe le chrono."

Ueli Steck : "Mourir n’est pas une option" (exclu)

La mort

"Jamais je ne pense à la mort avant une ascension. Tu ne dois pas envisager ça, car c’est déjà accepter de mourir. Et ça n’en vaut pas le coup. On est évidemment conscient des risques, mais ce n’est pas une option de mourir."

Le trail

"J’ai fait l’OCC sur l’UTMB cette année (55 kilomètres et 3 300 mètres de dénivelé positif qu’il a terminé à la 22ème place en 6h19). J’aime bien cette discipline et ce type d’effort. Je pense avoir du potentiel sur le trail. C’est d’autant plus un sport à développer pour moi qu’il me permet de m’améliorer sur mon principal défaut, l’endurance. À 39 ans, il est encore largement possible de progresser en trail."

Ses 82 sommets en 62 jours dans les Alpes

"Ce projet était une belle expérience (vidéo ci-dessous). On pouvait en un jour partir d’un point et se retrouver 300 km plus loin. J’ai des superbes souvenirs de ma descente de la barre des Ecrins par exemple, c’était magique. Il m’est également arrivé de gravir 18 sommets en une seule journée, c’était assez intense. Je pense qu’il faut être créatif à l’image de ce qu’a fait Lionel Daudet avec son tour de la France. Ce n’est pas parce que la plupart des sommets ont été conquis qu’il n’y a plus rien à faire. Beaucoup de projets restent possibles dans l’alpinisme."

Grimper seul ou à deux ?

"Faire une ascension en solo, c’est tellement sain. Il n’y a que toi et la nature. C’est ce que je préfère le plus. Pour les ascensions à deux, c’est davantage la personnalité de l’autre qui m’intéresse. Peu importe qu’il soit fort ou pas. L’important, c’est que l'on se plaise en montagne avec lui."

Son projet d’ascension du Shishapangma (montagne tibétaine à 8 027 mètres d'altitude)

"On va partir fin mars 2016 pour l’Himalaya. L’ascension devrait se faire au mois de mai. Je pars avec David Göttler, un Allemand qui a beaucoup d’expérience en montagne. Je connais cette face que j’ai déjà gravie une fois. Pour cette nouvelle ascension, j’aimerais emprunter une autre voie."

La mort d’Iñaki Ochoa dans ses bras en mai 2008

"C’était un moment très dur. J’étais dans un environnement hostile, à 7 400 mètres d’altitude sur les pentes de l'Annapurna (Himalaya) et j’ai vu cet homme mourir là-haut (victime d’une lésion cérébrale) alors qu’on essayait de le sauver. Lui et son équipier (le Roumain Horia Colibasanu) sont allés trop loin ce jour-là. Ce sont des expériences frappantes, mais qui sont aussi positives pour soi. Qui te rappellent que tout peut aller très vite."

Ueli Steck : "Mourir n’est pas une option" (exclu)

L’avalanche sur l’Annapurna

"J’ai vu une avalanche arriver sur moi alors que j’étais en pleine ascension. Je me suis senti partir en arrière alors que je tentais de m’agripper à la paroi avec mes piolets. L’avalanche me tirait et risquait de m’emporter. J’ai vraiment frôlé la mort ce jour-là. Si je tombais, il y avait 1 500 mètres de chute en dessous… Mais malgré ça, j’ai quand même décidé de continuer. Je me suis dit que descendre ou monter, je pouvais risquer de mourir. J’ai donc poursuivi jusqu'au sommet. Mais une fois arrivé chez moi, de retour en Europe, je me suis dit que j’étais allé trop loin. Cela a été une période très dure dans ma vie. J’ai eu de la chance ce jour-là d’aller au sommet et de redescendre en vie. Je ne le referais plus aujourd’hui."

L’Amérique du Sud

"J’ai déjà grimpé en Alaska, au Pérou ou en Patagonie. Mais pour moi, ce sont les 8 000 qui me fascinent. C’est clairement un monde différent (l’Aconcagua, plus haut sommet d’Amérique du Sud, culmine à 6 962 mètres d’altitude)."

Ses débuts dans l’alpinisme

"C’est un copain de mon père qui m’a emmené grimper le premier. Mes parents n’avaient pas l’habitude de ça. J’ai commencé à 12 ans. Ensuite, j’ai fait une formation classique avec le CAS (Club Alpin Suisse). Avant de devenir alpiniste, j’étais charpentier, je travaillais un peu partout, je faisais des boulots différents. J’avais juste besoin de gagner de l’argent. Aujourd’hui, je vis de mes sponsors et j’espère bien pouvoir grimper encore longtemps. Je sais que je ne pourrai pas vivre de ça éternellement, mais je continuerai toujours d’aller en montagne."

Ueli Steck / 8000 + / Editions Guérin / 25 euros

Ueli Steck : "Mourir n’est pas une option" (exclu)